Je suis une grande paranoïaque.
J'ai un talent tout particulier pour m'imaginer qu'on m'en veut, qu'on n'est pas content de moi. Ça m'est arrivé de me dire "ça ne se passe pas très bien au boulot, en ce moment", mais comme j'étais en période d'essai, que j'y mettais tout mon coeur et que j'espérais plus que tout au monde avoir le job, je me mettais des oeillères. "Mais si, ça va, arrête ta parano".
Résultat, on m'a dégagée au terme de la période d'essai.
Ça n'a pas amélioré mon syndrome, comme vous devez vous en douter...
Démonstration en trois cas.
CAS 1 : Raphaël.
En ce moment, je travaille à l'assistanat de deux chefs. Ariane, la directrice, qui a la cinquantaine, qui va être promue d'ici quelques semaines et qui se désintéresse peu à peu de ses fonctions actuelles ; et Raphaël, qui a 35 ans environ, qui est pédé comme un phoque mais non moins très sympathique, et qui va prendre les fonctions d'Ariane dès qu'elle aura quitté les lieux.
Ariane a toujours le sourire, un mot gentil, est très zen.
Raphaël est très gentil sur le fond mais un peu stressé par les nouvelles responsabilités qui vont lui tomber dessus d'un instant à l'autre.
J'ai fait plusieurs bourdes, plusieurs jours de suite. Comme je gère l'agenda d'Ariane sur papier et celui de Raphaël sur PC, il m'est arrivé, je le confesse, d'inscrire une réunion sur l'agenda papier en oubliant de mettre à jour l'agenda électronique. Ce qui a aboutit à des quiproquos et à des rendez-vous en double "Emilie, vous avez oublié d'inscrire la réunion de 15h dans mon agenda et j'ai pris un autre rendez-vous avec Monsieur Duchmol!"
C'est ainsi que je me suis retrouvée au téléphone avec Nicole, qui est en arrêt maladie suite à une opération assez lourde et que je remplace, à lui dire que ça ne se passe pas très très bien avec raphaël, que j'ai fait beaucoup d'erreurs, que je m'en veux et qu'il est assez froid avec moi.
Elle me rassure "il est stressé en ce moment, c'est normal, vu les nouvelles responsabilités et la reprise des dossiers. Ne t'inquiète pas, on fait tous des erreurs. Prends le avec humour, et la prochaine fois qu'il te fait un reproche dis lui que c'est le métier qui entre! Si ça ne s'améliore pas, je lui passerai un petit coup de fil."
Elle est si gentille! ^__^
Je me sens un peu mieux mais je continue à culpabiliser. J'aimerai être embauchée au terme de ce remplacement. Je sais qu'il n'y a aucun poste et aucune ouverture, et je sais que même si la DRH est satisfaite de moi, elle ne m'a rien promis. Du coup, ça la fout un peu mal d'avoir un chef qui n'est pas content de nous!
Aujourd'hui, je l'ai à nouveau en ligne (je l'appelle tous les deux jours pour prendre de ses nouvelles).
Elle me demande comment ça va avec Raph, je lui réponds que ça va bien mieux. Je lui demande si elle l'a appelé, ce qui expliquerait ce changement soudain?
Elle me répond que non. Simplement elle a le double de son âge, il pourrait être son fils. En plus, il est très très homo, dans le sens qu'il est du genre hyper calin mais gâté et capricieux, il a besoin qu'on le cocoone, qu'on le bichonne, qu'on le materne.
Ce n'est pas un cliché homophobe, c'est juste la vérité. Ce gars là évoque un grand nounours, quand on le voit. Une barbe-à-papa géante. Que Nicole me dise qu'elle se comporte comme sa mère, au bureau, ça ne me surprend pas du tout. Qu'elle me dise que selon elle, le fait que mon attitude à moi soit différente (ce qui est normal) ça ne me surprend pas davantage. Tiboudchou a été un peu livré à lui-même, sans cette sorte de maman qui connaissait ses caprices par coeur, les moindres de ses petites manies. "Il a juste fallu un temps d'adaptation." dit-elle encore.
Pour moi aussi. J'ai pris l'habitude de lui envoyer un mail à chaque fois que je fais une tâche concernant son assistanat. Chaque rendez-vous, chaque message, chaque commande, chaque initiative, je lui fais un mail. C'est plus encadré "bébé" mais ça m'oblige à checker deux fois chaque chose, ce qui m'évite de commettre trop d'oublis ou d'erreurs. Et puis ça a l'air de lui convenir.
"J'avais tort de m'inquiéter, CQFD".
CAS 2 : Ariane
Ariane, elle a toujours été très cordiale, très chaleureuse. Très zen. De toute façon elle s'en va, les difficultés de ce bas monde ne la concernent plus. Elle a toujours un mot gentil, un sourire, et ce même quand j'avais l'impression que Raphaël n'était pas content DU TOUT de moi.
Mais ces derniers jours, ça n'allait plus. Elle entrait en coup de vents dans mon bureau, à peine bonjour, et je l'entendais réclamer la DHR à grands cris.
"oula, Raphaël a du se plaindre de moi et elle va me virer", me disais-je.
J'étais inquiète, et redoublai d'ardeur à la tâche.
Mais hier, Céline (une collègue charmante) vient me faire la bise et partager un instant café avec moi. Elle me chuchotte "dis donc Ariane, elle est encore de mauvais poil aujourd'hui?".
"Ah elle est de mauvais poil?" Demandeu-je. "Je veux dire, avec tout le monde?"
Céline acquiesce : "oui, elle est hyper sur les nerfs en ce moment. Ça se sent quand elle passe. Elle est pas dans son état normal. Je crois que c'est parce que sa mutation n'avance pas, elle n'a aucune info, elle ne sait toujours pas quand est-ce qu'elle déménage, quand est-ce qu'elle prend ses fonctions ni rien. Il parait même qu'elle met sérieusement la pression à la DRH".
Me voilà rassurée. La colère, l'impatience, la nervosité, ce n'est pas de ma faute ; le coup de fil hargneux à la RH, ce n'est pas contre moi. C'est parce que ses nouvelles fonctions trainent, qu'elle manque d'information et qu'elle perd patience à force de patauger dans ce grand flou dense.
"J'avais tort de m'inquiéter, CQFD bis".
CAS 3 : Anne-Marie
Vendredi, j'étais en Reuteuteu.
Et pour bien situer le décors, je rappelle que je remplace Nicole.
Comme je suis l'assistante des deux DirCom, on me remet régulièrement des notes de frais à soumettre à leur autographe. Pour avoir auparavant effectué d'autres remplacements dans cette même société, je suis pertinement que l'étape qui suit la validation du chef local, c'est l'envoi à la direction financière, chez Dominique.
Anne-Marie (une collègue que je connais de vue) me remet donc mercredi une note de frais à soumettre à Ariane.
Jeudi, je récupère le document signé, je le mets sous enveloppe et je le fais partir par courrier interne à la Finance.
Vendredi, je suis absente.
Lundi, je vais prendre un café avec ma copine Céline et elle me glisse "au fait, tu as retrouvé la note de frais?". Stupeur + panique (période de trouble avec Raph, voir CAS 1). "Une note de frais perdue? Quelle note de frais perdue? Je ne suis pas au courant!". Et Céline de me raconter qu'Anne-Marie a poussé une gueulante dans les couloirs, en râlant sur le fait que j'avais perdu sa note de frais, que j'étais incompétente et que ça n'allait pas du tout.
Panique + angoisse. "Mais on ne m'en a pas parlé du tout! Qu'est-ce que c'est que cette histoire?!"
(Dans mon cerveau, je m'imagine la scène, que je combine avec le mécontentement de Raphaël et qui aboutit très vite à la conclusion : la DRH va m'appeler pour me virer, c'est sur".)
Je me précipite sur mon téléphone, et j'appelle Dominique, pour lui demander si elle a bien reçu la note de frais d'Anne-Marie. "Ouiiii oui oui, je l'ai, je l'ai. On m'a appelé vendredi pour savoir où elle était. il y a un souci?"
Euh non aucun, c'est bon.
Je vais donc voir Anne-Marie pour lui demander poliment si elle a retrouvé sa note de frais (genre "j'assume mon poste et je vais m'assurer que tout est rentré dans l'ordre même si j'ai rien fait de mal et que tu m'as fait une réputation d'incompétente, espèce de grognasse"). Pas bonjour, pas un sourire. Sympa comme une porte de prison, cette fille. Je lui explique que je fais suivre les notes de frais directement à la finance, elle me rétorque sèchement qu'elle a bien compris, mais que Nicole ne faisait pas comme ça. Je m'excuse platement et je retourne à mon poste ; je ne peux rien de plus pour elle!
Et ce matin, avec Nicole au tel, je lui raconte cette anecdote. "Je crois que je n'ai pas eu un très bon contact avec une des attachées de presse, il y a eu un malentendu et elle me fait la tête depuis". Nicole me demande qui, je lui donne le nom. "Oula ma puce, ne t'inquiète pas! Il lui a fallu 5 ans pour qu'elle me dise bonjour en me croisant dans les couloirs, celle là. C'est une vraie peau de vache! Tu peux être assurée qu'elle ne te décochera jamais un sourire, et encore moins un bonjour même si tu la salues poliment. Ne t'occupe pas de cette râleuse."
"J'avais tort de m'inquiéter, CQFD ter et final".
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